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Elle l’attend

Elle la craint, elle la redoute mais elle l’attend

Comme une fatalité, une délivrance

Face à ses douleurs, à ses désespérances de n’être plus en capacité de faire, elle la souhaite presque

Tout au long de sa vie, elle a été dans l’agir, le faire, le polir, le devoir, le bâtir… Dieu qu’elle était vive et courageuse, naïve et désireuse de construire une vie parfaite

Alors jeune, belle, aventureuse, elle semblait inépuisable, volontaire, puissante même face à l’adversité, aux embûches, aux coups du sort

Et aujourd’hui presque sans prévenir son corps la lâche

D’un coup, traitreusement : il lui reste tant à faire
Elle n’a rien vu venir, n’a rien su de ce que le temps ourdissait dans son dos : elle avançait fière et droite
Elle n’est plus qu’humiliée et courbée…
Humiliée d’accepter devoir demander de l’aide,
Courbée sous le fardeau des maux

Son monde s’écroule et c’est comme si sa vie n’avait été qu’un château de cartes qu’un simple soupir avait détruit

Elle pleure souvent d’être mal, de sentir le poids du monde sur ses épaules, se croit seule dans cette épouvantable tourmente elle qui rêvait d’un temps serein, enfin…

Elle avait tout anticipé, tout sauf ça : sentir son corps et son esprit lui faire peu à peu défaut Elle en veut au monde entier, tremble de colère à l’étroit dans sa vieille carcasse

Et autour d’elle les autres changent lui causant un nouveau désarroi ; tardif et triste constat : personne ne façonne la vie, c’est elle qui nous modèle au gré de ses rouleaux comme la mer érode les rochers qui semblaient immuables Elle était une cigale, elle a vécu fourmi à ne compter que sur elle-même

Si seulement… il eut fallu qu’on lui apprenne qu’il vaut parfois mieux lâcher prise et se laisser porter par le courant au lieu de lutter contre l’inexorable

Une seule et fatale issue désormais : la mort

Mais d’abord celle de ses illusions, de ses certitudes, de tout ce en quoi elle a cru
Est-il trop tard ? elle le croit, et pourtant elle se bat, refuse le sort qui l’attend et vaillamment trompe l’Ankou qui la guette, même si le combat est perdu d’avance

Je l’admire, cette femme qui m’a mise au monde, ce monde qui bientôt va me la prendre… le plus tard possible j’espère

Fais gaffe la mort : les bretonnes sont des femmes qui ne renoncent jamais !